Lacets aux poignets, drapeau dépassant du sac à dos, vitrines qui passent au multicolore dès la fin mai : le drapeau arc-en-ciel est partout. On oublie souvent d’où il vient, et pourquoi ce vert-là et pas un autre. Voilà près de cinq décennies d’existence, et ce qu’il raconte encore.
Vous avez forcément vu ce drapeau. En juin, évidemment, mais aussi en janvier sur une veste, en septembre dans une vitrine et toute l’année en avatar de profil. Il y a des drapeaux qu’on hisse pour un pays, celui-là on le hisse pour une liste de gens que la société refusait de nommer ensemble.
Et pourtant, quand on remonte la piste, on tombe sur une histoire assez simple. Un homme qui savait coudre, un autre qui savait convaincre, une machine à teinture qui refuse, un lampadaire. Rien de mystique.
Nous allons retracer ce que le drapeau arc-en-ciel a traversé depuis sa naissance, et dévider quelques anecdotes qui se baladent autour de lui depuis près de cinq décennies.
L’arc-en-ciel avant la Pride : une alliance biblique
Si le drapeau arc-en-ciel est devenu l’étendard des fiertés LGBTQ+, son motif plonge aussi ses racines dans un récit bien plus ancien : celui du Déluge, dans la Genèse. Après les quarante jours de pluie et la décrue des eaux, Dieu place l’arc-en-ciel dans les nuages comme signe de l’alliance entre le Ciel et l’humanité : « J’ai placé mon arc dans la nue, et il servira de signe d’alliance entre moi et la terre » (Genèse 9, 13). La promesse est explicite : plus jamais les eaux ne reviendront submerger toute chair. Dans la tradition biblique, l’arc-en-ciel n’est donc pas d’abord un étendard de revendication, mais un rappel de fidélité et de pardon — un pont de lumière tendu entre le divin et l’humain. C’est cette charge symbolique millénaire que le drapeau de Gilbert Baker a, en partie, réinvestie : un signe de paix et de promesse, détourné pour dire la dignité d’un peuple qu’on voulait invisibiliser. Baker lui-même voyait dans l’arc-en-ciel « un drapeau naturel, qui vient du ciel » ; il n’ignorait sans doute pas que, bien avant San Francisco, ce phénomène céleste avait déjà servi à sceller une alliance.
New York, juin 1969 : le soir où la police a perdu
Le mois de juin est celui de la pride parce qu’il est celui des émeutes de Stonewall, en 1969.
Rappel rapide pour ceux que l’histoire des droits humains a fendus au lycée : le Stonewall Inn était un bar d’un quartier gay de Greenwich Village, à New York. Cette nuit-là, des policiers entrent pour une énième descente. Ils embarquent des dizaines de personnes, à grand fracas, pour la seule raison qu’elles étaient là, qu’elles étaient gay, lesbiennes, trans ou drags.
Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que la foule refuse.
Eux se défendent, et durement. Sauf que cette fois, le rapport de force ne tient pas : la police finit enfermée dans son propre bar, barricadée à l’intérieur, et dehors on arrache les parcmètres pour s’en servir de bélier. La descente durait une nuit. Les protestations ont tenu plusieurs jours.
C’est ce qui a mis le mouvement en marche, pas la politesse. Depuis, le mois de juin s’ouvre chaque année sur cette date. Les résistances n’ont jamais disparu pour autant. Simplement, la foule arc-en-ciel a cessé de baisser la tête : elle est devenue bruyante, elle est devenue visible, et elle l’est restée.

Le drapeau, un homme, un politicien
Le nom qui revient toujours, c’est Gilbert Baker. Né en 1951, élevé à Parsons, au Kansas, démobilisé de l’armée, il apprend à coudre tout seul. Pas de formation, pas d’atelier, juste une machine et de la patience.
Son homosexualité, il ne l’avait pas dite à l’époque de l’armée. Sa vie de drag queen non plus. Elle ne restera pas un secret longtemps : les informations remontent vite, jusqu’aux oreilles d’un certain Harvey Milk, le premier élu ouvertement gay des États-Unis, qui devient membre du conseil municipal de San Francisco.
C’est là que tout se noue. Milk veut un emblème qui ne parle pas seulement de la fierté gay, mais de tout le monde rassemblé sous le parachute des identités non hétérosexuelles, de tous ceux qui ont connu la même discrimination.
Le problème, c’est qu’il y avait déjà un symbole
Le seul emblème « gay » disponible en 1978, c’est le triangle rose. Le même que les nazis faisaient porter aux hommes déportés pour homosexualité dans les camps. Depuis les années 1970, une partie du mouvement l’a retourné pour en faire un signe de résistance. Mais un triangle rose cousu sur fond de barbelé, ça ne rend pas joyeux un samedi après-midi de parade.
Baker, lui, le dit avec une phrase qui tient en deux lignes : « Il nous fallait quelque chose de beau. Quelque chose qui vienne de nous. »
D’où un drapeau. Après tout, un drapeau, c’est un tissu qui crie, et on n’avait jamais rien trouvé de mieux pour dire « nous sommes là ».
« Notre boulot, en tant que personnes gay, c’était de sortir, d’être visibles, de vivre dans la vérité, de sortir du mensonge, comme je le dis. Un drapeau collait parfaitement à cette mission : c’est une façon de proclamer ta visibilité ou de dire « c’est ça, moi ». » — Gilbert Baker

L’arc-en-ciel à six bandes, version 2018 : Daniel Quasar y greffe un chevron où l’on retrouve le bleu, le rose et le blanc du drapeau trans, des teintes plus sombres pour tenir compte des personnes racisées, et le noir et le brun pour celles qui vivent avec le VIH. L’idée n’est pas de réparer l’original, mais de ne laisser personne dehors quand on agite l’étendard.
D’où vient le motif
Sur l’inspiration, une partie des détails nous vient de Baker lui-même, le reste circule de bouche en bouche depuis si longtemps qu’on ne saura jamais d’où ça sort. Les trois pistes sérieuses :
- Le drapeau américain, avec ses bandes empilées et l’idée qu’un drapé vertical au centre d’une parade peut devenir un emblème national.
- L’art pop des années 1960, ses aplats de couleur franche et son refus des demi-teintes.
- Le mouvement hippie, très actif à San Francisco à la fin des années 1970, où les costumes arc-en-ciel pullulaient déjà.
- Une note de Baker sur le motif rayé, qui renvoie selon lui à l’Égypte antique.
Sur « Over the Rainbow » de Judy Garland, immense icône gay, la légende est belle et elle a la vie dure. Baker l’a démentie : pour lui, l’arc-en-ciel est « un drapeau naturel. Il vient du ciel. » Pas de chanson, pas de cœur de lion, juste une lumière qui traverse la pluie.

Un fragment retrouvé du tout premier drapeau, exposé par la Smithsonian Institution.
Huit couleurs, puis six
Le 25 juin 1978, pour la parade du Gay Freedom Day de San Francisco, Baker et une trentaine de volontaires cousent les premiers drapeaux à la main. Trente pieds de largeur, des bandes cousues une par une, la teinture appliquée à la main. Chaque couleur portait un sens, et ces sens-là, personne ne les choisissait au hasard :
- Rose vif pour le sexe
- Rouge pour la vie
- Orange pour la guérison
- Jaune pour la lumière du soleil
- Vert pour la nature
- Turquoise pour l’art
- Indigo pour l’harmonie
- Violet pour l’esprit
Le rose vif n’a pas survécu longtemps. La teinture était introuvable en bonne quantité, et le prix du tissu montait en flèche : on l’a retiré, sans grande cérémonie.
Reste le turquoise. En 1979, on décide d’habiller les lampadaires du parcours de la parade de centaines de bannières. Baker veut un nombre pair de bandes sur chaque mât, pour que tout tienne pile. Il troque donc le turquoise contre rien, et obtient six bandes : rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet.
C’est cette version à six bandes qui deviendra la norme, et celle qu’on achète encore aujourd’hui en rouleau de plastique à la quincaillerie du coin. Décision d’atelier, pas de conseil d’administration.
Quatre choses que le drapeau a provoquées
- Un procès. En 1988, un certain John Stout accroche le drapeau de la LGBT Pride à son balcon, à West Hollywood. Les propriétaires lui demandent de le décrocher. Il refuse, saisit la justice, et l’affaire fait le tour du pays. Il gagne le droit de garder son bout de tissu.
- Un royaume. La date, c’est juin 2004. Une poignée de militants prennent la mer en direction des îles de la mer de Corail, un bout d’Australie inhabité où flottent plus de poissons que de drapeaux. Ils y hissent l’étendard arc-en-ciel et déclarent le lieu indépendant, sous le nom de « Royaume gay et lesbien des îles de la mer de Corail ». Pourquoi ? Parce que Canberra refusait alors de reconnaître les mariages entre personnes de même sexe, et qu’ils voulaient le dire avec des mâts plutôt qu’avec des communiqués. Le drapeau est devenu l’étendard officiel du royaume. Le royaume, lui, n’a jamais vraiment existé ailleurs que sur internet.
- Un fragment retrouvé. On croyait l’un des deux drapeaux de 1978 perdu depuis plus de quarante ans. Un pan est réapparu, donné en avril 2021 à la GLBT Historical Society. Il n’en existe aucune autre trace connue.
- Un titre officiel. Le drapeau n’est devenu « le » symbole de la fierté LGBTQ qu’en 1994. Cette année-là, Baker coud une version d’un mile de long pour les vingt-cinq ans de Stonewall. Après ça, impossible de faire machine arrière.

Un symbole qui n’a jamais fini de grandir
Depuis 1978, les déclinaisons n’ont jamais cessé. Les drapeaux trans, bi, lesbien ou asexuel ont leur propre palette et leur propre histoire. Le Progress Pride Flag de Daniel Quasar, apparu en 2018, greffe sur l’arc-en-ciel un chevron avec les couleurs trans et celles de la communauté racisée, ainsi qu’une bande noire et brune, en mémoire des personnes vivant avec le VIH. Dernière variation en date, le drapeau « Intersex-Inclusive Progress » de Valentino Vecchietti, qui ajoute le cercle jaune sur fond violet des intersexes.
Ce qui n’a pas changé, c’est ce que le drapeau sert à faire : montrer qu’on est là.